La loi Duplomb n’a pas seulement ravivé le débat entre production agricole et protection de l’environnement. Elle a surtout révélé combien la confrontation violente des narratifs estdevenue la norme du débat public.
A la croisée des sujets agricoles et environnementaux, le débat public français autour de la proposition de loi Duplomb a cristallisé avec une rare intensité, au début de l’été dernier, les tensions qui traversent aujourd’hui nos sociétés. Dans un contexte déjà explosif, la controverse a rapidement dépassé le cadre juridico-législatif pour devenir un symbole : celui d’un débat public fragmenté, sous tension permanente.
Très vite, les échanges se sont structurés autour de « récits » antagonistes. D’un côté, un monde agricole fragilisé par les contraintes économiques, climatiques et réglementaires, défendant rien moins que les conditions de sa survie. De l’autre, des préoccupations environnementales et sanitaires portées par des citoyens et des associations décidés à dénoncer le danger sanitaire des néonicotinoïdes dans leur ensemble. Dans cette confrontation, la complexité (réelle) des enjeux a souvent été balayée par des prises de position radicales, le buzz et l’ultra-polarisation.
Chacun a pourtant avancé ses arguments. Les agriculteurs ont mis en avant la réalité de terrain et leurs données économiques. Les défenseurs de l’environnement se sont appuyés sur des indicateurs sanitaires et scientifiques. Mais les « faits » des uns et des autres ne se sont pas rencontrés. Les deux camps se sont dénié mutuellement toute légitimité, interdisant une discussion de bonne foi des données, celles des uns étant disqualifiées par les autres. Le désaccord s’est transféré : il ne visait plus seulement sur les solutions, mais sur la crédibilité même de ceux qui les portaient au sein de l’espace public.
Une telle fragmentation explique en partie l’enlisement du débat public : ce qui devrait être un échange se transforme en guerre de récits irréconciliables. Dès lors, la légitimité des acteurs en vient à peser plus que la vérité objective elle-même. Il ne s’agit plus de démontrer la véracité d’un propos, mais de disposer d’une réputation suffisamment solide pour être entendu. La capacité à susciter la confiance devient déterminante.
Cette guerre des récits illustre l’analyse développée par Michel Foucault d’une vérité indissociable des rapports de pouvoir qui la produisent. Faire entendre une voix ne relève plus d’un simple exercice de démonstration. C’est un exercice de ralliement. Cela suppose de comprendre les attentes, les motivations profondes et les craintes des différentes parties prenantes, ses alliés, bien sûr, mais aussi ses opposants.
Construire un récit ne relève ni de l’improvisation ni de l’incantation : c’est un travail de fond, à la croisée de la compréhension des enjeux publics, de la communication d’influence et de l’anticipation des mobilisations. Dans un climat social et politique aussi dégradé,l’avantage décisif va à celui qui a la maîtrise du récit.
Charlotte Bourgeois-Cleary / Associée et Paul Rolland / Consultant senior