Instabilité politique, arbitrages suspendus, pouvoir diffus : l’État fonctionne sans cap. L’économie attend… et les Affaires publiques doivent se réinventer.

En 2019, Emmanuel Macron annonçait vouloir « rompre avec l’État profond ». Six ans plus tard, c’est l’inverse qui est advenu : faute de pouvoir politique stable (cinq gouvernements en un an…), ce sont les administrations centrales qui « tiennent l’État ». Quand la République tourne à vide, ce ne sont plus les choix démocratiques qui structurent l’action publique, mais les arbitrages techniques des directions.

En théorie, le ministre pilote son administration. En pratique, l’instabilité du pouvoir a inversé le rapport de force. Les cabinets, réduits et précaires, n’ont plus la masse critique. L’administration n’attend plus : elle diffère, ou elle impose. Ce n’est pas son rôle de fixer lecap. Sans cap, elle fait ce qu’elle sait faire : prudence, cadrage, rabot…

Bercy est l’exemple le plus visible, mais le phénomène est général. Santé, ? La Direction de la Sécurité Sociale et le Comité économique des produits de santé poursuivent les négociations sur les prix du médicament. Energie ? Les ajustements se font sur proposition de la CRE – l’exécutif n’ose même pas adopter sa propre « PPE » ! Agriculture ? Les crises sanitaires sont gérées par « instructions » successives. L’administration n’a pas « pris le pouvoir », ellecomble le vide…

La séquence budgétaire de la fin 2025 fut révélatrice. On a parlé d’un « retour du Parlement ». Illusion ! Le Parlement débat, amende, contrôle mais ne dispose ni des moyens techniques pour se substituer à l’exécutif, ni de ceux permettant d’en contrôler réellement l’action. L’administration redevient le filtre final, et fait… ou ne fait pas. À Choose France, Sebastien Lecornu l’a reconnu devant des entrepreneurs : certaines taxes votées « n’auront jamais d’application »… Le vote devient un brouillon, la vraie décision un tri administratif.

Le pays n’est pas formellement en récession, mais il est en expectative structurelle : l’État profond peut tenir la machine, mais il n’offre ni cadre serein ni horizon suffisant à ceux qui veulent investir, agir. A qui peuvent-ils parler ? Dans un contexte où ce qui ne passe que par le filtre parlementaire court le risque d’être inappliqué ou censuré, il faut savoir s’adapter pour approcher le décideur public au bon niveau – souvent le niveau administratif – et recréer du lien entre sphères publique et privée pour se faire entendre. C’est à dire bien cartographier les centres de gravité réels. Travailler sur la faisabilité de sa requête autant que sur le messagequ’elle porte au fond. Et multiplier les canaux « techniques » complémentaires dans ses approches. 

La lisibilité baisse, mais les entreprises ne doivent pas renoncer : bien conseillées, elles peuvent se faire entendre et ainsi sécuriser leur position.

Thomas Coulom / Consultant senior et Timothée Nicolas / Consultant