Depuis 2025, les grandes démocraties tanguent : en France, valse des Premiers ministres et incapacité du gouvernement… à gouverner, aux Etats-Unis, polarisation croissante et flirt de l’exécutif avec l’illibéralisme, au Royaume-Uni, remise en cause de certaines libertés publiques et envolée des populistes dans les sondages. Mises à mal, les institutions tiennent. Mais jusqu’à quand ?
Peut-on résumer le chaos ? S’agissant de 2025, ce n’est pas chose aisée ! L’année n’a pas été simplement “chargée” en dérèglements : du point de vue démocratique, on peut dire qu’elle a été presque intégralement déréglée. Ici et là, chez nous et ailleurs, elle a été marquée par une succession de secousses politiques souvent inédites donnant une impression diffuse : le sol se dérobe, les repères disparaissent.
Une crise ne se résume jamais à son fait générateur. Elle est aussi une combinaison deperceptions, de réactions et d’émotions. Et une succession de crises génère un état de doute constant où l’exception se répète et où le provisoire s’installe. 2025 a accouché d’un monde où l’on ne manque pas d’informations, mais de cadres communs pour les interpréter. Tout se discute (et rarement dans l’équanimité qui sied à la conversation civique), tout devientsuspect, tout se précipite. Les institutions résistent, mais craquent de toutes parts. Et, dans ce grand bazar, la prévisibilité disparaît, pourtant ingrédient essentiel de la vie économique mais aussi (et surtout) facteur clé de tranquillité psychologique pour les citoyens.
Les institutions tiennent, mais en se tordant. En France, 2025 a été une année en apnée démocratique. La Constitution est devenue moins un cadre de stabilité qu’un kit de bricolage et de survie institutionnelle : chute de deux gouvernements, incessantes menaces de 49.3, évocation de lois spéciales, compromis arrachés à la dernière minute sur des textes baroques obtenus par des alliances improbables et qui font presque l’unanimité contre eux. Ce qui hier était exceptionnel, ou inconcevable, devient l’usage. La Ve République a certes montré sa plasticité et sa force en traversant ces épreuves. Mais une plasticité trop sollicitée finit par ressembler à de l’usure. Et la défiance se généralise vis-à-vis de la parole publique, voire de la démocratie représentative. Le rejet des élites y trouve un nouveau carburant.
Au Royaume-Uni, pays où sont nées les libertés publiques, une tension très forte s’est faite jour autour du droit de manifester et de la liberté d’expression. Depuis le Public Order Act de 2023, la police a la possibilité de limiter ou de rendre illégales certaines formes de protestations, ce qui a suscité des réactions très vives mêlant légitime irritation et manipulations xénophobes. L’arrestation à l’aéroport d’un réalisateur ayant critiqué des militants transgenres sur X a elle aussi donné lieu à une polémique enflammée. Polarisation oblige, le temps n’est clairement plus où n’importe qui pouvait haranguer la foule, même avec excès, à Hyde Park Corner et où les manifestations se déroulaient sous l’œil placide des « bobbies ». L’Angleterre s’interroge douloureusement sur ses valeurs. Le populiste Nigel Farrage capitalise sur les colères qui en découlent
À l’échelle mondiale, 2025 puis le début de 2026 auront d’abord confirmé le retour brutal du rapport de force. Donald Trump en aura été un puissant accélérateur assumant cettegrammaire sans détour. Sur le plan domestique, ce sont les dérapages de la quasi-milice ICE couverts par la Maison Blanche et les procès en nombre intentés par un président à ses opposants, fussent-ils avocats, dirigeants d’agences indépendantes ou mêmes juges. Sur le plan international, c’est la méthode du deal, de la menace, de l’annonce-choc, et du revirement stratégique. La planète entière semble prise dans les flashes d’un stroboscope permanent : une annonce, une réaction, un recul, une contre-annonce.
Face à ce durcissement, l’Europe, longtemps normative et promotrice de valeurs iréniques qui lui semblaient ne pouvoir être sérieusement contestées, a dû assumer une approche différentereposant, à l’interne, sur l’allègement des contraintes et la simplification des processus démocratiques et, à l’extérieur, sur le réarmement militaire, mais aussi politique : la foi dans le « doux commerce » a été sérieusement ébranlée par la guerre des droits de douane, l’objectif exquis de paix universelle n’a plus de pertinence à court terme dès lors qu’il est contesté, et même menacé, par les Américains eux-mêmes.
La démocratie n’est plus ce qu’elle était, c’est une évidence. Est-elle en voie d’effondrement, ou de transformation? Trop tôt pour le dire. La menace est profonde et protéiforme, de la polarisation née des réseaux sociaux aux manipulation venues de pays qui ne nous veulent pas que du bien. Elle ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Mais, partout, des forces de rappel demeurent et se réveillent.
Sans doute est-il chimérique d’espérer le retour à l’époque pas si lointaine où l’on pouvait rêver à la « Fin de l’Histoire » (Fukuyama). Remettre le monde « en ordre », si cela est possible, prendra du temps, et l’ « ordre » ne sera plus celui que nous avons connu. En attendant, pour les acteurs du jeu politique et géopolitique, la bataille devient réputationnelle. Elle se joue sur la crédibilité, sur l’autorité de la parole, sur la capacité à produire des repèresfiables. Dans le « grand bazar démocratique » que nous traversons, il s’agit moins de prétendre maîtriser l’avenir que de montrer qu’on ne veut pas laisser l’époque décider à notre place de ce que nous sommes. Et que, dans un monde de postures, on porte des convictions fortes et sincères.
Arthur Arlaud et Thomas Thévenoud