En 2025, l’ONU a fêté ses 80 ans. Huit décennies d’une profonde mutation. « La plus grande scène politique du monde » (Ban Ki-moon) est devenue un théâtre où la forme prime sur le reste
Le lieu où s’est longtemps façonnée l’Histoire contemporaine a pris les traits d’une tragédie grecque. Le rationnel s’y efface derrière le dramatique, le mesuré derrière le sensationnel. Trop bavard, peu efficace, le « machin » (de Gaulle), qui a eu ses vertus, s’est mué en un espace médiatique où chaque dirigeant impose « sa » vérité à travers une performance pensée et calibrée pour les « reprises » dans les médias ou sur les réseaux sociaux. L’ONU n’est plus ce forum austère où se cherchent des compromis ; elle est devenue un dispositif de communication globale.
Combien d’entre nous peuvent aujourd’hui citer une résolution récente de l’ONU ? Chacun se souvient en revanche d’une image, d’un geste, d’un incident viral. À New York, il ne s’agit plus de convaincre des diplomates, mais de peser sur des opinions publiques fragmentées et hyperconnectées. Ce qui se joue n’est plus la diplomatie, mais la bataille des perceptions.
L’institution s’est transformée en scène mondiale où la représentation a remplacé l’argumentation. Et où tout relève, de fait, du théâtre : la dramaturgie (l’entrée, le rythme, la posture), la scénographie (les costumes, les coulisses), le rituel où chaque dirigeant « joue son rôle ». L’ONU amplifie le relais des paroles, mais surtout des images, qui deviennent la matrice de nouvelles représentations.
À l’ère de la post-vérité, les faits importent moins que la viralité. Donald Trump en joue comme au théâtre. Ses tirades – téléprompteur ou escalator défaillants – ont davantage marqué les esprits que le fond des positions étasuniennes. Volodymyr Zelensky en treillis renforce son rôle de chef de guerre en jouant sur le pathos. Emmanuel Macron, posture professorale, discours structuré, est éclipsé par les images de son convoi stoppé à New York.
Certes, par essence, l’Assemblée est le théâtre d’affrontements entre visions du monde divergentes. La différence majeure réside désormais dans l’hyper-visibilité. En un instant, la parole d’un chef d’État touche un public planétaire et alimente les réseaux sociaux, de X à TikTok.
L’ONU de 2026 est moins un producteur de normes, sa vocation, qu’un producteur d’images(d’ailleurs d’abord destinées à l’audience spécifique de chaque intervenant). La couverture médiatique privilégie incidents, gestuelles et punchlines au détriment du travail diplomatique. Les dirigeants cherchent moins des solutions qu’à mettre en scène leur récit avec les codes, symboles et émotions de circonstance.
L’ONU est le médiaa où se construisent les narratifs qui façonneront les opinions. À 80 ans, elle n’est peut-être plus le moteur du monde, mais elle en demeure le miroir, où l’on voit quele fond le cède à la forme.
Bryce Lebecq et Marie Spitéri / Consultants