Prix Nobel d’Economie 2025, Philippe Aghion est spécialiste de l’innovation et de la « destruction créatrice », mais aussi de la relation entre institutions et croissance économique. Nous lui avons demandé comment il vivait et expliquait la crise démocratique, et quelle sortie il imaginait.
365 : En 2025 nombre de démocraties occidentales sont apparues en crise. La démocratie elle-même est de plus en plus contestée. Pourquoi ce « désenchantement » ?
Philippe Aghion : Après la chute de l’URSS, une ivresse démocratique nous a tous saisis : le modèle communiste avait fait la preuve qu’il était une impasse, l’économie de marché avait triomphé – même la Chine devenait capitaliste ! On pressentait l’avènement d’une économie mondialisée profitant à tous grâce à l’internationalisation des chaines de valeur, commel’enseignent les manuels : enrichissement des pays pauvres, et forts gains de pouvoir d’achat pour les pays riches. Cette vision idyllique a été démentie par les faits : quelque chose a été loupé. Partout ou presque s’exprime l’amertume de certaines couches de la population des pays riches restées sur le bord de la route et qui se sentent si ce n’est délibérément exclues, en tout cas abandonnées par les décideurs.
C’est particulièrement douloureux en France où la fameuse « promesse républicaine » est visiblement trahie. L’école ne joue plus son rôle d’ascenseur social ni d’intégrateur des nouveaux immigrés et, en matière de sécurité, on a laissé se développer des zones de non-droit. Il en découle, surtout en zone rurale ou désindustrialisée, un sentiment d’abandon qui fait le lit du populisme.
365 : Partout semble naître le soupçon que notre infortune vient d’une incapacité à agir propre aux démocraties… La faute à la mondialisation ?
P.A. Certes, la mondialisation semble non-contrôlée et inégalitaire, d’où la critique contre lesélites. Beaucoup se sentent floués. Mais il y aussi dans nombre de pays une obsession de l’immigration mal gérée – intégration ratée, taux de chômage élevé et, fatalement, problèmes de délinquance. Trump doit ainsi en partie son retour au ressentiment des classes populaires face à des travailleurs venus d’ailleurs et regardés d’emblée comme des concurrents et des fauteurs de trouble. La nouveauté est que, partout, les électeurs imputent leur malheur à des « dirigeants-experts » indifférents et, dans le fond, incapables – d’où la tentation de toutrenverser au profit de candidats qu’« on n’a pas essayés ». On peut trouver cela naïf, mais ilfaut prendre au sérieux les électeurs du RN et de LFI et les signaux qu’ils nous envoient. Qu’ils soient à tort tentés de tomber dans les bras de médecins charlatans ne doit pas nous conduire à ignorer la réalité de leurs difficultés et leurs frustrations !
365 : La demande d’« hommes forts » vous surprend-elle ?
P.A. Depuis que je me suis intéressé à la chose publique, j’ai toujours vu chez nos concitoyens une demande à la fois pour davantage de démocratie participative, et pour un exécutif à même de prendre des initiatives pour pousser le pays vers l’avant. De fait, il existe un niveau optimal de pouvoir exécutif entre deux extrêmes : trop peu de pouvoir paralyse la capacité à réformer, mais un excès de pouvoir conduit à la « démocratie illibérale » ou à l’autocratie. En France, mais pas seulement, on est proche du premier extrême, en tout cas dans les perceptions. Logiquement, les citoyens regardent avec intérêt l’autre extrême : en temps normal, on préfère limiter le pouvoir de l’exécutif, en revanche, en période de guerre, de crise ou d’urgence à réformer, on souhaite lui accorder davantage de pouvoir. Mais cela ne va évidemment pas sans danger !
365 : Faut-il modifier les institutions ?
P.A. On n’a pas besoin d’aucun grand chambardement. Mais il faut désaligner les horloges présidentielle et législative, comme l’avait d’ailleurs prévu initialement de Gaulle en 1962. Un septennat unique et des législatives tous les cinq ans autoriseraient des cohabitations dont la seule perspective permettrait de canaliser les oppositions et de conjurer les tentations extrêmes.
365 : Au-delà, comment convaincre les peuples tentés par des régimes autoritaires ?
P.A. Pour moi, la solution est dans le retour à la « promesse républicaine », c’est-à-dire celled’une mobilité sociale par l’école, le travail et le mérite ; la promesse d’un ordre publicrépublicain (là je prends un accent chevènementiste…), une justice qui fonctionne vite et bien, la santé pour tous garantie – et l’innovation comme priorité pour endiguer le déclin de la France. L’objectif affiché doit être celui d’une France qui se relève dans une Europe qui se relève. Emmanuel Macron a su initialement incarner cet espoir – d’où son succès en 2017. Mais, malgré de vraies réussites, il lui a manqué la compréhension des attentes des classes moyennes et la capacité à engager la discussion avec les protestataires – Gilets Jaunes puis opposants à la réforme des retraites.
365 : Cette réforme n’était-elle pas nécessaire ?
P.A. Bien-sûr que si ! En France, on ne travaille pas assez, cela pèse sur les comptes sociauxet, surtout, sur la capacité productive du pays. Mais, en forçant le passage, en ne voulant pas perdre son temps à discuter avec les corps intermédiaires, on a ouvert une séquence politique calamiteuse avec pour double résultat des institutions qui ne fonctionnent plus faute de majorité, et la poursuite de la montée des partis extrémistes.
365 Mais revenons à ce qu’il faudrait faire selon vous…
P.A. En France comme ailleurs il faut s’inspirer des pays scandinaves qui combinent paix civile et innovation grâce à la mobilité sociale et au dialogue. La réponse au populisme, est dans l’inclusivité, la promesse que le travail et le mérite paieront quelle que soit l’origine sociale et la garantie d’une sécurisation des parcours professionnels. Cela n’est ni de droite, ni de gauche, c’est « républicain » ! La refondation de l’école doit être au cœur du projet. On me trouvera peut-être réactionnaire, mais je crois à une école qui repose sur la discipline républicaine et l’acquisition des savoirs de base – lire et écrire sans fautes d’orthographe, être capable de se concentrer sur une lecture, faire une règle de trois et savoir résoudre des problèmes arithmétiques et géométriques simples. Il faut retourner aux manuels, à la lecture et aux dictées, interdire les ordinateurs et les smartphones à l’école et ne plus donner d’autres devoirs que ceux faits à l’école (pour éviter la reproduction des inégalités). Inspirons-nous des « no-excuses charter schools » américaines ! La Suisse est un autre exemple intéressant : près des deux tiers des élèves ne vont pas jusqu’à la « maturité » (l’équivalent du bac général), mais réussissent néanmoins soit directement dans les métiers techniques (qu’il faut réhabiliter chez nous parce qu’ils permettent une vie professionnelle réussie), soit en utilisant des « passerelles » leur permettant de retourner vers l’université. Mais tous les jeunes citoyens suisses ont un savoir de base très solide qui leur permet de s’adapter !
365 : La pression populiste est si forte, n’est-il pas trop tard ?
P.A. : Je ne le crois pas, et plusieurs exemples à nos portes sont là pour le démontrer. En particulier, le Danemark a su préserver son tissu social avec la flexisécurité tout en poussant l’innovation, et par ailleurs il a pris au sérieux la question migratoire. Le Canada, la Finlande ou la Suisse sont d’autres bons exemples. La France doit bien-sûr inventer son propre modèle. Mais quelqu’un venu des partis traditionnels, et non des extrêmes, peut très bien bâtir une crédibilité et un socle électoral sur le thème du « nouveau de Gaulle » qui veut rétablir la « promesse républicaine » et faire fièrement ré-entrer la France en tête de la modernité, comme l’avaient fait de Gaulle, justement, ou Pompidou. Bien-sûr sans revenir à leurs vieilles recettes ! Par exemple, pas de « politique industrielle » à l’ancienne, mais une DARPA [NDLR : agence américaine lançant des appels à projet en vue de résoudre un problème technique particulier], plus efficace et économe des deniers publics. Cela nous permettra de réindustrialiser intelligemment par l’innovation, de renouer avec l’esprit pionnier et de combler notre retard sur l’IA, la défense, les transitions ou les biotechs… Nous avons tous les talents pour réussir !
365 : Mais, en face de nous, nous avons des régimes autoritaires comme la Chine et maintenant une Amérique accusatrice et agressive…
P.A. C’est vrai. Mais cela nous oblige ! Le décrochage français et européen est une réalité incontestable et je m’étonne que certains de mes collègues, économistes talentueux et accomplis, soient dans le déni à cet égard. Au contraire, je reconnais pleinement la réalité de ce décrochage mais ne le crois nullement irréversible. Nous sommes toujours une force d’attraction. L’innovation et le redressement sont à portée de main. Tout est encore possible, et possible en démocratie ! J’y crois. Il faut résister au découragement comme aux tentations autoritaires. Je résiste : un chercheur est un optimiste de combat…
Propos recueillis par Philippe Manière.