Entre 2017 et 2019, l’Assemblée nationale a publié 196 rapports ; entre 2022 et 2024, 279. Dans un contexte de blocage institutionnel, les parlementaires ont renforcé leur contrôle, et les désormais fameuses « commissions d’enquête » en sont le symptôme le plus visible.Critiquées par les uns, saluées par les autres, elles offrent quoiqu’il en soit des séquences de communication à tous les protagonistes, à condition de savoir s’en saisir.

Il est vrai que tous les ingrédients sont réunis pour en faire des moments intenses, voire redoutés. D’abord, la nature sensible des thématiques abordées qui en font des séquences hautement politiques. Ensuite, le décorum et la procédure : solennité de la prestation de serment, convocations (au moins théoriquement) contraignantes, pouvoir de contrôle sur pièce et sur place. Enfin, et surtout, la retransmission en direct des auditions et l’asymétrie entre une forme de toute-puissance de la représentation nationale à laquelle il est difficile d’opposer des droits des témoins peu explicites. L’ensemble reposant sur des règles globalement floues et sujettes à interprétations.

Nombre d’auditions sont réellement utiles aux travaux du parlement et permettent de chercher et d’identifier des dysfonctionnements tangibles de l’action publique, et c’est heureux. Mais force est de constater que certaines se rapprochent parfois plus d’une scène de théâtre ou d’unring de boxe où l’on cherche avant tout des têtes d’affiches et des « séquences » pour alimenter réseaux sociaux et chaînes d’infos en continu. On a ainsi vu défiler devant les parlementaires des anciens présidents de la République, un premier ministre en exercice, des acteurs célèbres mais aussi nombre de grands patrons…

Ces derniers ont d’ailleurs compris que l’exercice représentait une opportunité de communication. Olivier Andriès (Safran) en a profité pour dénoncer l’« aéro-bashing » de certaines municipalités en expliquant qu’il n’investirait plus dans une ville détenue par des écologistes si c’était pour « se faire accueillir par des tomates ». Rodolphe Saadé (CMA-CGM) a retoqué les critiques sur les aides publiques en montrant le retour sur investissement de la BPI. Patrick Pouyanné (Total Energies), judoka confirmé dans ce type d’exercice, s’est saisi de l’occasion pour justifier ses investissements dans les énergies fossiles. Florent Ménégaux (Michelin) a même donné une vraie leçon d’économie aux députés…

Tous ont ainsi pris la mesure de l’exercice et de s’en être servi à l’abri de l’obligation qui leur est faite de dire la vérité, laquelle ouvre un véritable espace de liberté paradoxale. Pour maîtriser cet exercice, il faut cependant bien le préparer , en connaître les codes et identifier les éléments d’intérêt avant, pendant et après la séquence.

Arthur Arlaud, Consultant senior