L’ancien patron de M6 vient de quitter la direction de LFP Media après avoir orchestré le lancement de Ligue 1+, une plateforme sportive inédite. Il revient sur les ingrédients de ce succès et partage sa vision du foot… et de la télévision.

365 : Ligue 1+ a été lancée rapidement, dans un contexte tendu et sans acquéreur global des droits. Avec le recul, comment définissez-vous la vocation de cette plateforme et comment expliquez-vous son succès après tant d’échecs 

Nicolas de Tavernost (NdT) : Ligue 1+ est d’abord née par nécessité. : aucun acteur n’était prêt à acheter l’ensemble des matchs et à les exploiter dans des conditions satisfaisantes. Or,ne pas diffuser la Ligue 1 aurait été une faute collective. Nous avons donc décidé de créer notre propre plateforme, avec un objectif clair : garantir l’accessibilité du championnat. Mais très vite, ce projet a dépassé la logique défensive. Ligue 1+ est devenue un outil stratégique, à la fois de diffusion, de valorisation éditoriale et de reconquête du public. Nous avons travaillé en parallèle deux sujets essentiels : la distribution et l’éditorial. La plateforme a été pensée pour durer, évoluer, et accompagner le football français dans un écosystème des media profondément transformé.

365 : L’un de vos mantras est que « le produit ne suffit pas » et que la distribution représente au moins 50 % de la réussite. Pourquoi cet enjeu est-il clé ?

NdT : Parce que sans distribution efficace, un bon produit reste invisible ! Je l’ai constatétoute ma carrière, dans la télévision, le cinéma, l’Internet. Vous pouvez avoir le meilleur contenu : s’il est d’un accès difficile, il ne fonctionnera pas, et vous ne pourrez pas investir,ou alors à perte. Pour Ligue 1+, notre obsession a donc été l’« hyperdistribution » : être accessible partout simplement, via les opérateurs, en abonnement direct, via des plateformeset, demain de nouveaux supports. Dans un marché saturé d’offres, réduire la « friction » est indispensable pour recruter et fidéliser.

365 : Vous affirmez que le championnat doit être pensé comme un feuilleton, avec des acteurs, des enjeux et une dramaturgie continue. Comment cette vision transforme-t-elle la manière de raconter le football et de produire les contenus ?

NdT : La production des matchs existait déjà, bien-sûr, mais tout l’environnement -commentaires, magazines, marketing… – restait à construire. Ma vision est qu’un championnat n’est pas une succession de matchs isolés, c’est une « histoire » qui s’écrit sur une saison. Notre rôle est de la rendre lisible, intense, incarnée.
Le produit brut, ce sont les matchs, fatalement soumis à l’aléa sportif. L’éditorial(commentaires, magazines…), lui, permet de créer du sens, de mettre en avant les rivalités, les trajectoires, les enjeux à venir. On parle sans cesse du passé et des statistiques, pas assez de ce qui va se jouer ensuite. Or ce sont les enjeux futurs qui créent l’envie de revenir, à l’antenne, mais aussi sur le digital ! Le feuilleton doit vivre avant, pendant et après les matchs, y compris pendant les interruptions. C’est cette continuité qui permet de construire une relation durable avec l’abonné.

365 : À l’heure du replay et des plateformes, le sport reste l’un des rares contenus qui ne « décrochent » pas. Pourquoi le live sportif conserve-t-il ce rôle central?

NdT : Un match se vit en direct, avec son incertitude, son intensité. Le regarder en replay n’a pas le même intérêt. C’est pour cela que le sport, avec l’information, reste l’un des derniers grands rendez-vous collectifs. On assiste aujourd’hui à une convergence totale : les plateformes intègrent le live et la publicité, la télévision se digitalise, YouTube fait du direct. Deux univers qui ne se parlaient pas il y a encore quelques années sont en train de fusionner.Le sport est un accélérateur. Il attire, fédère, crée de l’événement. Il reste dès lors un pilier stratégique, quel que soit le mode de diffusion.

365 : Entre plateformes et nouveaux usages, la télévision semble changer de nature. Selon vous, à quoi ressemblera demain l’écosystème audiovisuel ?

NdT : Nous ne vivons pas une rupture, mais une évolution technologique profonde. Internet permet à chacun de devenir son propre programmateur. Les plateformes ont attiré la fiction, puis les documentaires, le sport, et demain l’information en quasi-live. Et les modèles convergent : la publicité revient sur les plateformes, les chaînes linéaires développent des usages numériques. Il n’y a plus deux mondes, mais un seul écosystème audiovisuel où la clé reste la même qu’hier : proposer un contenu désirable, bien « raconté » et, surtout, bien distribué. La technologie change, pas les fondamentaux…

Propos recueillis par Matthieu Sénécot / Consultant (avec Philippe Manière / Président)